Lettres d’un capitaine en Août 1914

Carte de Verdun

Note préliminaire : La carte jointe montre les lieux cités dans les textes. « Pascaline », « Octavie » et « Calypso » sont des chevaux. Moulainville et Belrupt sont des communes.

Samedi 1er août 1914 Verdun.

Ma Suzanne chérie, voici déjà 24 heures que nous nous sommes quittés et je suis bien impatient de savoir comment ton voyage s’est passé. Il était bien temps que tu partes car il est probable que quand tu recevras ce mot la mobilisation sera ordonnée. De nombreux réservistes arrivent ici. Les préparatifs continuent dans le plus grand ordre. Mme Antoine est partie ce matin. Je suis allé me confesser ce matin pour tâcher de communier demain. Unissons bien nos prières pour que Dieu protège la France. J’ai pris le porte plume réservoir de Jean et j’ai ta photographie dans mon portefeuille. Tu t’informeras à la recette des finances s’il y a quelque chose à faire pour que tu puisses toucher la délégation à Rambouillet. Courage ma chérie, tu sais que je pense souvent à vous. Ayons confiance en Dieu. Je vous embrasse tous, de tout mon coeur.

Dimanche 2 août 1914 Verdun.

Ma chère Suzanne, voilà donc le grand départ ordonné et ce brave André qui va rejoindre aussi son poste. L’entrain de tous les réservistes qui arrivent ici est fait pour vous donner confiance ; ce matin une bande de jeunes Lorrains arrivaient pour s’engager. Certainement dans tout cela les plus surpris doivent être les Allemands. Ce soir je vais coucher au fort de Souville où nous serons deux commandants et cinq capitaines du Génie (active et territoriale) et demain nous commençons l’organisation complémentaire de la défense. Monsieur Potier, ancien officier d’administration à la chefferie est venu coucher hier à la maison et y restera tant qu’il sera à Verdun. J’ai fait une petite caisse dans laquelle j’ai mis notre chiot, le bronze du salon, mes petits objets, du linge et la robe blanche que tu avais laissée et l’ordonnance l’a porté à St-Joseph. J’ai fait envelopper la table à jeu du salon et on l’a descendue dans la cave. Il me tarde d’avoir ta lettre relative à ton voyage. Ayons confiance ma chérie. Mes plus affectueux baisers pour tous.

Mardi 4 août 1914 Fort de Souville.

Ma Suzanne chérie, me voici installé depuis hier dans une baraque à côté du fort de Souville avec plusieurs autres officiers du Génie. Je n’étais pas monté dimanche soir, le commandant Bernard n’étant pas arrivé. Presque toutes les troupes du secteur sont arrivées et demain les travaux vont commencer en grand. Jusqu’à présent on se croirait à des manoeuves, et à certains moments on se demande si vraiment les Allemands marcheront après avoir laissé passer des heures précieuses pour eux. Il paraît pourtant bien difficile qu’ils reculent maintenant et je crois que ce serait vraiment malheureux pour nous, car la situation est favorable pour nous. Tout ce que je te dis n’empêche pas que je trouve le temps terriblement long sans avoir de vos nouvelles, car je n’ai encore rien reçu. Si j’avais encore été à Verdun je t’aurais demandé de me télégraphier, mais ici ce n’est pas possible. Enfin j’espère que le plus gros des transports va être fait et permettre à la poste de reprendre du service, tout au moins en partie. Récris-moi donc encore une fois quelques mots pour me dire comment ton voyage s’est passé ; car il y aura certainement des lettres qui n’arriveront pas. Octavie ne voulait pas encore croire hier qu’elle partirait ; ce doit être fait aujourd’hui. Nous avons comme général commandant le secteur le général Mourret. Le colonel du 1642 m’ayant remmené hier à la citadelle, j’ai revu bien des figures de connaissance : le général Giraud, le commandant Huray, l’ancien colonel du 5ème d’artillerie. Que devenez-vous ? Je voudrais que tu me dises que tu es bien raisonnable. Tu sais bien que je ne suis pas plus exposé que les autres. Mon estomac est tout à fait remis et pour le moment j’ai bien moins de casse-tête qu’avec mon hôpital. Marcel a amené ma bicyclette et pourra aller me chercher ce qui me manquait. C’est inouï ce qu’il y a eu d’autos réquisitionnées pour le transport d’officiers comme pour du matériel. Donne-moi bien aussi des nouvelles de père et mère. Embrasse bien affectueusement tout ton entourage pour moi et garde la meilleure part de mes embrassements.
J’ai pu communier dimanche.

Jeudi 6 août 1914 Fort de Souville.

Ma Suzanne chérie, je viens de recevoir la lettre que tu m’as écrite le lendemain de ton arrivée et tu comprends toute la joie que j’ai eue d’avoir de tes nouvelles depuis si longtemps que j’en attendais. Mais je crains que tu n’aies pas eu la même joie car il paraît que des sacs entiers de lettres seraient restés à Verdun, dans la crainte probablement que quelques-unes d’entre elles ne contiennent des renseignements propres à éclairer l’ennemi sur nos préparatifs. Aussi aujourd’hui nous devons avoir la franchise postale, je remets ma lettre au bureau de la batterie de Souville, espérant qu’elle t’arrivera plus sûrement. Ne t’inquiète pas de moi, ma chérie, je vais très bien. Nous sommes relativement bien installés dans notre petit pavillon à l’extérieur du fort, et nous espérons bien que nous ne serons pas obligés de rentrer dans les casemates du fort et que les allemands ne feront pas le siège de Verdun. L’enthousiasme à la proclamation de Poincaré a été très grand et nous espérons tous que les rôles de 70 sont renversés. Prions bien pour que Dieu protège notre chère patrie. Je commence à connaître la partie du secteur dont je suis chargé et je n’ai pas à me plaindre des supérieurs sous les ordres desquels je travaille. J’ai reçu en même temps que ta lettre une de Sens et une de Madame Armand toutes datées du 1er Août. Je te renvoie cette dernière. Je te quitte, ma chérie, en t’envoyant de gros baisers pour père, mère et nos deux poulets ; tu me diras ce qu’ils deviennent. Si ma lettre t’arrive, tu pourras donner l’enveloppe à Jean pour sa collection. Je t’embrasse de tout mon cœur.

Samedi 8 août 1914 Fort de Moulainville.

Ma chère Suzanne, me voici déménagé : hier à midi on m’envoyait l’ordre de Verdun de passer au 2ème secteur où l’on manquait de personnel. Je partais donc le soir pour Belrupt, centre du 2ème secteur, ennuyé de quitter le 1er que je commençais à connaître. Je dinais avec le général Caubour, le colonel Delage et Hatt et ce matin je repartais pour m’installer au fort de Moulainville. En parcourant les abords du fort, je repensais à notre promenade de l’an dernier. Ne me crois pas plus exposé ici qu’au 1er secteur. Je continue à bien me porter ; mais cette pauvre Pascaline a attrapé cette nuit un coup de pied à Belrupt de sorte que j’ai été obligé de la laisser à Belrupt ; le colonel Delage m’a donné son cheval pour la remplacer. Au revoir, ma chérie, embrasse bien tout le monde pour moi. A toi de tout cœur. Je n’ai toujours reçu que ta première lettre. Tu pourrais m’écrire au fort de Moulainville.

Mardi 11 août 1914 Fort de Moulainville.

Ma Suzanne chérie, j’ai reçu hier ta longue lettre du 2 et les cartes du 4 et du 7 ; aussi tu penses combien j’ai été heureux de toutes ces missives. En même temps je recevais une lettre de Sens. Si les premières ont eu beaucoup de retard cela tient aussi à ce que j’ai changé de secteur. Je pense que maintenant tu es bien rassuré sur mon compte ; car il nous semble impossible que les Allemands viennent se frotter à Verdun après leur insuccès devant Liège et beaucoup se voient déjà parti pour le siège de Metz. En attendant nous travaillons comme en manouvre et ce qui me fait le plus souffrir c’est la chaleur ; on a déployé autour des forts un vrai banc de tranchées. Je t’envoie mes vœux les plus affectueux en souhaitant que nous nous revoyons le plus tôt possible. Reçois pour toi et tous ceux qui t’entourent mes meilleurs baisers.
Donne de mes nouvelles à Sens car j’ai bien peu de temps pour écrire.

Jeudi 13 août 1914 Fort de Moulainville.

Ma Suzanne chérie, on continue ici à croire à des manouvres de forteresse, mais manouvres rendues assez dures par la chaleur de ces jours-ci. Aujourd’hui j’en étais un peu fatigué, et quoique n’étant aucunement dérangé, j’ai eu des digestions un peu pénibles ; heureusement j’avais emporté ta bonne bouteille d’eau de mélisse qui m’a fait du bien. Je souffre surtout de la soif, et les repas ne sont pas des plus variés. Armand doit être à Verdun ; mais il m’est impossible d’y descendre. J’ai fait revenir ici Pascaline hier soir, car elle n’était pas soignée à Belrupt. Tantôt je lui ai fait bien laver sa plaie, je lui ai mis de la teinture d’iode et on a entouré sa patte d’une bande pour tâcher que les mouches n’y viennent pas. Tu ne m’as pas toujours répondu au sujet de la délégation. T’en es-tu occupée ? Je n’ai pas eu de tes nouvelles depuis les trois lettres reçues avant-hier. C’est dommage qu’elles arrivent par série. Et toi, as-tu reçu une partie de mes cartes ? Je tâche de t’écrire à peu près tous les deux jours. Mes baisers bien affectueux pour tous et à toi tout mon coeur.
As-tu des nouvelles d’Armand ? Il est inutile que tu affranchisses les lettres que tu m’adresses.

Lundi 17 août 1914 Fort de Moulainville.

Ma chère Suzanne, j’ai reçu hier soir ta bonne lettre du 12 Août ; tu vois qu’elle n’a pas été trop longue à venir, mais les miennes ne doivent pas t’arriver rapidement car on retient toujours les lettres des militaires plusieurs jours afin de ne pas faire connaître les emplacements des troupes. Aussi ne vous inquiétez pas si vous avez beaucoup de retard dans les lettres d’André ; elles peuvent en avoir plus que les miennes. Je pense que tu as reçu la lettre de Mme Armand que j’avais jointe à l’une des miennes. Comme la plaie de Pascaline ne paraissait pas se cicatriser, je l’ai fait descendre vendredi à l’infirmerie de Verdun. Mon ordonnance en a profité pour me rapporter quelques petites choses, notamment ma tunique d’été ; cela a suffit pour qu’aussitôt la grosse chaleur fasse place à la pluie qui n’est pas plus agréable. Ayant de quoi me changer je n’ai plus à me plaindre. Il paraît qu’Octavie est rentrée à la maison !!! Le commandant Delage est très aimable avec moi ; quant au général Caubour, je ne le vois pas. Nous n’avons guère de nouvelles des opérations ; cependant la 1er grande bataille ne peut tarder. Prions bien pour que Dieu ne nous abandonnes pas. Je t’embrasse de tout coeur, ma chérie, sans oublier tous ceux qui t’entourent.

Vendredi 21 août 1914 Fort de Moulainville.

Ma Suzanne chérie, je t’écris à la hâte car je suis excessivement occupé. Matin et soir on m’envoie au moins 700 hommes d’infanterie dont il faut diriger le travail, l’outillage et je ne suis pas toujours suffisamment secondé. M. Chabas, jeune officier d’administration qui dirigeait un de mes chantiers, est parti ce soir se reposer deux jours à Verdun sur l’ordonnance du médecin. J’espère bien qu’on finira par s’arrêter dans cette organisation à outrance de la place et qu’on aura pas besoin de s’en servir. L’ordre du régiment d’aujourd’hui indiquait les atrocités commises par les Allemands en Loraine et je pense que ces récits ne diminueront pas l’ardeur de nos troupes. Tantôt nous avons pas mal entendu le canon. Le temps depuis deux jours est agréable et il est à souhaiter qu’il continue. Je pense que tu dois avoir eu des nouvelles plus rapides par la lettre recommandée que je t’ai envoyée avant-hier avec ma délégation de solde. La lettre du 13 m’est arrivée aussi vite que ta carte postale du 14. Depuis je n’ai rien reçu. J’ai vu avant-hier M. Albert (de Nicolas Beauzé) qui est dans une compagnie de dépôt du 166 et venait travailler à un de mes ouvrages. Je voudrais causer plus longtemps avec toi, ma chérie, car cela nous rapproche un peu, mais il est grand temps que j’aille dormir et je t’envoie pour tous mes nombreux et affectueux baisers.

Dimanche 23 août 1914 Fort de Moulainville.

Ma Suzanne chérie, j’ai reçu hier ta lettre du 17 Août et ce matin la carte de Jean du 19 Août qui m’ont toutes deux fait bien plaisir. Je tâcherai de vous procurer des cartes postales et je répondrai alors à Jean. Je suis bien content de savoir qu’il est raisonnable ; je suis sûr qu’il doit faire lui aussi beaucoup de terrassements dans le jardin. Penses-tu aller à Sens quand la femme d’Eugène sera partie ? Je suis ennuyé de savoir Jeanne si peu solide. J’avais appris également la mort de Maurice Drieu par un capitaine du 16ème Chasseur ; c’est bien malheureux ; mais on ne peut pas chasser ces brutes d’Allemands sans perdre du monde. Notre emploi du temps est toujours le même. J’ai vu avec plaisir que vous aviez de bonnes nouvelles d’André ; tu lui diras que je pense bien à lui, notamment en mangeant le bon pain (quand il n’est pas trop rassis) et la viande succulente que nous fournit l’Intendance. Au revoir ma chérie, embrasse bien pour moi tout ton monde et reçois toutes les meilleures marques de mon affection.

Jeudi 27 août 1914 Fort de Moulainville.

Ma chère Suzanne, come je te le disais dans ma carte adressée à Jean avant-hier, nous avons assisté pendant deux jours à une violente canonnade au nord d’Etain. J’ignorais qu’Armand prenait part à ce combat, et hier j’étais bien impressionné en voyant arriver son ordonnance avec Calypso. Heureusement il n’est que blessé à la jambe et est soigné à l’hospice St Nicolas ce qui est de bon augure à deux points de vue : d’abord les blessés les plus graves sont conduits à l’hôpital militaire, puis à St Nicolas il sera probablement soigné par les religieuses. Comme son ordonnance m’a dit qu’il avait prévenu ma cousine, je te l’écris mais en te demandant de ne pas en parler. J’ai écrit dès hier pour le prier de me donner de ses nouvelles s’il n’est pas trop fatigué, car il m’est impossible de descendre à Verdun. Je le remerciais aussi de m’avoir envoyé Calypso qui me rendra service pour le moment puisque Pascaline est toujours à l’infirmerie à Verdun. Depuis hier le calme est revenu ; mais ce n’est pas fini et il est certain qu’on aura du mal à les faire reculer. Continuons à bien prier pour que Dieu nous protège. J’ai toujours les mêmes occupations, aujourd’hui il est tombé beaucoup d’eau de sorte qu’on a renvoyé les compagnies de travailleurs ce qui me donne un peu de liberté. Hier en visitant mes chantiers j’étais descendu jusqu’à Lix pour en rapporter quelques cartes postales, mais il n’y en avait plus. Je tâcherai d’en avoir à Verdun, cependant je ne crois pas qu’elles t’arriveront beaucoup plus vite que les lettres. Je n’ai pas reçu d’autres nouvelles de toi depuis la lettre que je te signalais dans la carte à Jean. J’espère que j’en aurais demain ; car tu sais qu’elles sont toujours attendues avec beaucoup d’impatience. Jusqu’ici je n’ai pu aller à la messe mais je suis descendu à l’église de Moulainville les dimanches et le 15 Août. Je sais que tu supplées à ce que je ne puis faire sous ce rapport et à Rambouillet tu es encore mieux placé qu’à Verdun. J’espère que les enfants ne fatiguent pas trop mère. Les nouvelles de Sens au point de vue santé ne sont pas très brillantes pour maman et Jeanne. Elles espèrent que tu pourras y aller bientôt. Je te quitte, ma Suzanne chérie, en t’envoyant mes plus affectueux baisers dont tu feras une bonne distribution autour de toi.

Samedi 29 août 1914 Fort de Moulainville.

Ma Suzanne chérie, depuis quelques jours c’est le calme, mais qui va probablement être suivi d’un gros effort. Espérons que Dieu nous aidera à le soutenir victorieusement. En attendant, nous travaillons toujours et si la nécessité s’en fait sentir nous comptons bien que les défenses en avant du fort de Moulainville feront bonne figure. Hier j’ai vu le capitaine Le Villaine qui commandait une compagnie du 16ème Chasseur qui venait travailler. Je n’ai pas encore de nouvelles d’Armand. Bien que je passe une bonne partie de mes journées à circuler, je ne suis pas fatigué. Donne bien de mes nouvelles à Sens, car je n’ai guère le temps d’écrire. Je pense que tu as reçu la lettre par laquelle je t’envoyais ma délégation de solde. J’ai eu avant-hier soir ta carte du 23 Août. Je t’embrasse de tout mon cœur, ma chère Suzanne, sans oublier tous ceux qui sont près de toi.

Lundi 31 août 1914.

Ma chère Suzanne, j’ai pu descendre à Verdun tantôt pour voir Armand qui va aussi bien que possible et pour toucher un mandat dont je t’envoie une partie. Depuis hier il fait très chaud, mais je n’en souffre pas trop. J’ai trouvé la maison en bon état. Pascaline va remonter demain à Moulainville. Je t’embrasse de tout coeur ainsi que tout ton entourage.

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